« Please, Ma’am ! » La voix rauque qui m’interpelle gentiment provient d’un monsieur maigrelet à ma droite. Ses yeux d’un bleu étincelant se fraient directement un chemin vers mon âme. Sa peau est si bronzée et ses joues si écorchées qu’il est évident qu’il habite dans la rue. Il me dit qu’il n’a pas besoin d’argent. « Juste de quoi manger, s’il vous plaît… » Il a un petit garçon de huit ans, il sait qu’il est un mauvais père, il n’a pas réussi à le nourrir aujourd’hui. Il a faim. Il voudrait aussi lui offrir une nuit à l’abri, si possible, ce soir. Cela coûte 100 Rands pour les deux. Je réfléchis deux secondes. 100 Rands, ça fait cinq francs suisses. Je lui explique que je ne veux pas lui donner de l’argent, parce que je ne voudrais pas qu’il s’achète de l’alcool ou de la drogue avec. Il comprend. Il me montre la direction du magasin le plus proche, me demande de l’accompagner pour lui acheter à manger. Sans hésiter, je confie mes enfants à Éline, une autre maman avec qui je suis en vadrouille au bord de l’Océan. Jeanne me supplie sur un ton craintif de faire attention. Je lui tends la main et lui propose de m’accompagner. Elle la saisit aussitôt. Le monsieur, une copie conforme de Sting en plus jeune, nous confie que nous sommes les premières personnes qui acceptons de lui adresser la parole aujourd’hui. Mon cœur fond un peu plus. Il nous remercie de ne pas le juger. Il nous raconte que son fiston s’est lié d’amitié avec la fille de la marchande de glace, au coin de la rue, et qu’il passe tout son temps avec elle, là-bas.
Lorsque ledit magasin n’est toujours pas en vue après avoir traversé un parc bondé, puis une route déserte, je commence à stresser. Il le sent, il nous rassure en me montrant les sacs en plastique jaunes que les passants portent : signe que le magasin n’est plus loin. Je décide de lui faire confiance, mais des doutes s’immiscent dans mes pensées, tels de gros nuages noirs qui se forment à l’horizon. Et si c’était un coup monté ? Et s’il avait un complice qui nous guettait derrière un coin de rue, prêt à fendre sur nous avec une arme ? A propos arme : pourrait-il cacher un couteau dans sa main droite, bien fermée ? Pourquoi son majeur semble-t-il trois fois plus gros que ses autres doigts ? Est-ce que je mets Jeanne en danger ? Durant tout le trajet, il parle, il parle, il parle. Sans doute pour me rassurer. Je l’entends soudain me promettre sur un ton solennel que je n’avais rien à craindre, car même si des types m’agressaient, il allait se battre pour moi ! « I will fight for you ! » Phrase qu’il répète une deuxième fois, comme pour s’encourager. Je préférerais qu’il n’ait pas à « fighter » du tout, personnellement. De moins en moins sûre de moi, je serre la main de ma fille. Je prie…
Toutes les deux, on pousse un soupir de soulagement lorsque le fameux magasin nous ouvre effectivement grands les bras. On s’y engouffre, Sting saisit un panier. Je lui propose d’y mettre des bananes, pour les vitamines. Il refuse fermement, me disant qu’il allait choisir lui-même de quoi il a besoin. Il avance d’un pas déterminé - visiblement, ce n’est pas la première fois qu’il se trouve dans cette situation. Je le suis et acquiesce à chaque article qu’il me montre poliment. Deux grosses bouteilles de 2.5 litres de lait, un gros paquet de pains toasts (il choisit le pain blanc, je lui en rajoute un deuxième, à farine complète), quatre canettes de lait condensé, un produit de douche Axe et quelques sucreries pour le petit. Après avoir payé ses victuailles, je lui glisse encore les 100 Rands dont il aura besoin pour dormir dans le refuge ce soir. Il me remercie du fond du cœur, puis m’explique qu’il va devoir cacher son sac de commission pour ne pas se le faire piquer. Il allait me rejoindre là où on s’est rencontrés, et il allait venir avec son fiston, Guideon, pour me le présenter. Il a tourné à droite après le magasin. On ne l’a jamais revu. En rejoignant Éline, je bénis les cieux de nous avoir protégées. Tout ça aurait pu tourner au vinaigre méchamment. Jeanne me demande : « Tu crois qu’il a vraiment un fils ? » On ne le saura jamais. Je me dis qu’au pire, il aura nourri et offert une nuit au chaud à son enfant intérieur.
Trois jours se sont écoulés depuis cet évènement. Trois jours durant lesquels je ne suis à peine sortie de l’hôtel. Je me sens comme sous « choc » intérieurement. Même si rien n’est arrivé au final, la situation était tellement chargée de choses qui auraient pu arriver que j’en suis encore toute secouée. Je m’en veux d’avoir transgressé LA règle numéro UNE avec laquelle ils nous ont rabâché les oreilles en arrivant dans ce pays : ne jamais se déplacer seul. Rester groupés ! Je m’en veux, d’avoir eu cette réaction impulsive, n’obéissant à plus rien d’autre qu’à mes émotions. Il faut dire que le gars était virtuose pour savoir jouer dessus… Éline, adorable comme elle est, a tenté de me rassurer en me disant que c’était probablement ce que Jésus aurait fait, non ? Je lui ai répondu que la différence, c’est peut-être que Jésus n’avait pas d’enfants…
Afin de mieux saisir mon état de choc, il faut que tu saches que Durban est classée une des villes les plus dangereuses de la planète. En effet, selon les statistiques, l’Afrique du Sud compte un taux de crimes (meurtres, attaques à main armée, viols et autres) supérieur à la majorité des autres pays dans le monde. Avant d’amarrer notre vaisseau ici, nous avions reçu un e-mail d’un responsable de Mercy Ships nous donnant des instructions précises sur notre comportement à adopter dans ce pays. Il y était question notamment de risques de kidnapping. Jérémie s’est renseigné sur le prix par jour d’un bodyguard, pour me protéger avec les enfants. Le premier cadeau qu’il m’a offert à Noël cette année ? Un spray au poivre… (Yeay !)
Avant d’avoir vécu cet épisode légèrement traumatisant, j’avais déjà commencé à écrire un article sur Durban. Je n’ai pas l’énergie de le changer. Excuse-moi si ça paraît un peu décousu avec le début du texte. Mais voici un peu plus de détails sur notre nouvelle réalité de vie :
Je t’écris ces lignes depuis le sol de la salle de bain de notre chambre d’hôtel, afin de ne pas réveiller Jules qui dort. Jérémie est descendu au petit déjeuner et partira ensuite sur le bateau avec les autres gars qui y travaillent. Il en a pour une vingtaine de minutes de trajet avec une voiture de location. Les trois autres enfants dorment dans la chambre à côté de la nôtre.
Voilà… une autre longue journée à l’hôtel s’ouvre devant moi, qui essaie de trouver un sens à notre vie ici. En effet, cette situation me pèse passablement. Nous sommes sept familles cantonnées dans cette cage dorée – à attendre patiemment avant de pouvoir retourner sur notre bateau. Celui-ci subit de tels travaux qu’il aurait été dangereux de rester à bord avec des enfants. Un mois à l’hôtel, en Afrique du Sud, tu dois te demander de quoi je me plains ? Il est vrai que Durban a de très jolies choses à offrir – pas plus tard que hier encore j’ai découvert une piscine publique à côté de la plage par exemple. Le rêve, de se prélasser à l’ombre d’un palmier en entendant les vagues de l’océan déferler à proximité !
Ce qui est plus dur pour moi, c’est de constater l’énorme fossé existant dans cette ville, entre les plus riches et les plus pauvres. Dès le premier jour, lorsqu’on a dû aller s’enregistrer à l’office de l’immigration, on a passé à côté d’un parc ressemblant à une déchetterie publique, peuplé de dizaines et de dizaines de sans-abris. A peine une minute plus tard, le car nous a déposés dans un quartier très chic de la ville, avec de magnifiques gratte-ciels reluisants tout autour. Cette cohabitation du luxe et de l’extrême dénuement est difficile à avaler – comme une grosse boule qui reste coincée dans ma gorge.
Un jour, lorsque j’étais en voiture avec Brenda qui habite ici depuis plus de 40 ans et qui s’occupe de Mercy Ships Afrique du Sud, j’ai vu un type à genoux au milieu de la route. Je lui ai demandé si j’avais bien vu, surtout que c’était un homme blanc. Elle m’a répondu que malheureusement, c’est une manière assez commune ici de faire la manche. Ils forcent les voitures à s’arrêter en se plantant devant elles. Cela m’a tout de suite rappelé le souvenir où j’étais en tuk-tuk à Madagascar, quand j’ai vu un gamin roulé en boule au bord de la route. J’avais cru voir d’abord un chat mort – mais en passant tout près, j’étais horrifiée de constater que c’était un petit garçon. J’ai demandé au chauffeur de quoi il s’agissait, et il m’a répondu que c’était « les 4 amis ». (???) J’avais dû mal comprendre… Arrivés au port, où je descendais, j’ai demandé qu’il m’explique ce que ça veut dire, les quatre amis. Il m’a regardé d’un air interloqué en me disant qu’il pensait que c’était nous (sous-entendu : les blancs), qui appelions « ça » comme ça. Il s’agissait d’un mendiant, tout simplement. Ils espèrent ainsi attirer l’attention et recevoir quelques sous en risquant littéralement leur vie sur la route ! Ne sachant pas trop quoi faire, j’ai fini par tirer un billet de ma poche en demandant au chauffeur s’il était d’accord d’aller le donner au petit garçon. Aucune idée s’il l’a fait ou non – et même s’il l’a fait, aucune idée si mon geste était une aide réelle ou plutôt une manière d’apaiser ma conscience…
Pour ce qui est de l’expression française, j’ai fait mes petites recherches sur internet. En voici l’origine, si cela t’intéresse : L’histoire des quatre amis. (Spoiler alert : c’est une très jolie histoire !)
Mais revenons un peu ici à Durban. J’ai donc exprimé à Brenda ma surprise de constater qu’il s’agissait d’un mendiant blanc, et elle m’a tout de suite répondu qu’aujourd’hui, c’étaient quasiment autant de blancs que de noirs qui vivaient dans la rue. Sans en être fière, je constate qu’un étrange sentiment de justice se répand en moi. Comme si, quelque part au fond de mes entrailles, quelqu’un ricanait d’un air vengeur : « Bien fait ! »
L’histoire de l’apartheid colle évidemment à la peau de ce pays, comme mes habits de sport lorsque je décide d’aller courir malgré la pluie. Je suis reconnaissante dans ce sens que l’hôtel qui nous a été attribué comporte une nette majorité de clients africains. Nous sommes pratiquement les seuls blancs. Cela aurait été encore plus dur à supporter, si l’inverse avait été le cas.
Ceci dit, le fait que des blancs vivent dans cette misère absolue me prend aux tripes. Je pense que, d’une manière tragique, mes yeux s’étaient habitués à voir la pauvreté au visage noir. Mais la couleur blanche dans la rue en Afrique détonne avec tout ce que j’ai déjà vu et connu. De façon inconsciente, cela vient défier mon sens de la logique.
A ce qu’il paraît, le parti politique ANC (African National Congress), que Nelson Mandela avait brillamment mené entre 1994 et 1999, est devenu corrompu au possible depuis. Les promesses qui avaient été faites de « venir en aide au peuple noir » se sont évaporées dans l’air, tout comme les millions qui accompagnent ces fonctions au pouvoir. Brenda, toujours sur ce trajet en voiture, m’a raconté en pestant qu’ils avaient investi l’équivalent de 250’000 CHF pour les éclairages de Noël de la ville cette année – mais qu’ils ne sont pas capables de trouver des solutions pour leurs sans-abris…
Le parti politique au pouvoir à Cape Town, la Democratic Alliance, s’en sort nettement mieux, raison pour laquelle cette ville est la plus appréciée de tout le pays. (J’ai même entendu par différentes connaissances qu’ils estiment que Cape Town est la plus belle ville au monde et qu’elles auraient envie d’y habiter !) Ce parti de la DA est composé de blancs, de noirs et d’Indiens. Malheureusement, la nette majorité des africains ne vote pas pour ce parti, pour la simple raison qu’il y a également des blancs dedans. Espérons que les choses changeront un jour, et que les gens au pouvoir, peu importe leur couleur de peau, puissent gouverner ce beau pays avec sagesse et intégrité, afin d’améliorer les conditions de vie des plus vulnérables.
Deux semaines se sont écoulées depuis que j’ai écrit ce début d’article. Entre temps, nos 4 semaines à l’hôtel touchent déjà à leur fin, et nous retournons finalement sur notre bateau chéri demain ! Mais je tente de terminer encore cet article avant.
Sans vouloir monopoliser l’attention autour de cette question des sans-abris, tu auras remarqué sans difficulté que cet aspect a pesé lourd dans la balance de notre expérience ici, à Durban.
Heureusement, il y a eu beaucoup de belles choses également, qui font tout de même un peu le contre-poids : par exemple, la fois où j’ai pu emmener les enfants visiter l’Armée du Salut, pour leur apporter un soutien financier et leur exprimer ma gratitude pour tous les repas et habits qu’ils apportent aux plus démunis. En effet, j’ai réalisé que mon aide serait bien plus ciblée si je soutenais les organismes qui œuvrent déjà dans ce milieu, et qui connaissent les tenants et aboutissants du problème. Pour la petite histoire, l’organisme de l’Armée du Salut m’est sympathique surtout depuis que Jérémie m’a raconté que la femme du fondateur, William Booth, avait un faible pour les ânes ! (Tout comme moi…)
Les sorties dans les gigantesques centres commerciaux constituaient également des jolies bouffées d’air. Nous avons profité de refaire le stock de vêtements et de chaussures pour les nouvelles tailles respectives des enfants qui ne cessent de grandir. Une certaine librairie a également vu nos allées et venues à maintes reprises. Cette fois, nous sommes équipés pour remplir nos étagères de livres quasi vides dans notre cabine !
Et bien entendu, le summum de notre étape fut la semaine de vacances que Jérémie a pu prendre avec nous. (L’ai-je déjà mentionné ? Les enfants ont aligné une série de SEPT SEMAINES de vacances… J’arrive gentiment sur mes rotules, là…) Durant ces quelques jours, où nous n’avions pas le droit de décamper du fameux hôtel, nous avons tout de même fait de jolies sorties en famille. Parmi celles-ci, une sortie « karting » pour Papa, une sortie “bronzette et lecture à la plage” pour les motivés (uniquement Sophie et moi), une marche dans une réserve naturelle qui nous emmenait sur de petits ponts à travers une forêt de mangroves, et une après-midi au « Winter Wonderland ». Cette attraction touristique nous a transportés virtuellement en Suisse pour quelques heures – avec de la vraie neige, des photos de montagnes suisses, de sapins saupoudrés et de jolis chalets, des descentes en bobs (bouées), des chocolats chauds et même, sur notre demande, du vrai yodel à plein tube en guise de cerise sur le gâteau. Lorsque j’ai posté des photos de ce moment sur mon statut Whatsapp j’ai reçu plusieurs réactions de gens qui nous croyaient rentrés au pays ! :-)
Mon endroit préféré aura été le « Ushaka Marine World », un parc aquatique au bord de l’Océan, avec toboggans à volonté ainsi qu’une « lazy river » sur laquelle on pouvait se laisser glisser tel Baloo au milieu d’un paysage de jungle authentique. Le rêve ! Un immense aquarium (un peu du style « Aquatis ») était annexé à ce parc. On pouvait y nager avec des requins, dans un espèce de tube vertical et transparent. Très peu pour moi. Mais Jules a eu un véritable coup de foudre en découvrant les requins-tigres, si bien qu’il m’a demandé s’il pouvait aussi faire un “exposé”, comme Marcel a fait, sur cet animal. Après avoir pris des photos des requins, il m’a regardé très sérieusement en me disant que maintenant, on allait devoir “connecter les photos”. Je lui ai expliqué que ça s’appelait “imprimer”, et que oui, Papa allait pouvoir les imprimer au boulot.
Le show des phoques et des dauphins restera aussi gravé dans nos mémoires. Surtout le moment où ces nobles créatures effectuaient leurs sauts et acrobaties sur la voix entraînante de Shakira : « It’s time for Africa ! ». J’ignore si c’étaient les souvenirs marquants de cette chanson (Marcel avait appris la chorégraphie à l’école, quand il avait 5 ans), le fait que je me retrouve en Afrique, ma terre natale (!), la beauté et la grâce de ces animaux ou le fait qu’ils vivent dans un espace beaucoup trop restreint… Toujours est-il que j’ai versé une larme d’émotion.
Les visites des jardins japonais (qui, selon mon amie Sem, n’avaient absolument rien de japonais) et du jardin botanique étaient parfaites comme sorties un peu moins onéreuses et intéressantes malgré la météo un peu “bof”.
Pour terminer les vacances en beauté, nous avons fait un petit safari qui se situait un peu en dehors de la zone des 15 km autour du port, où nous avions le droit de circuler avec nos visas de marins… (Oui, au début, j’ai cru que c’était 30 km, mais en fait, c’était 15…) Mais ouf, il ne s’est rien passé, et j’ai respecté la règle de ne rien poster sur mon statut, ni sur les réseaux sociaux. Ici, sur mon blog en revanche, il y a peu de risques que les gens de l’immigration viennent fourrer leur nez.
Le moment le plus fort de ce safari était celui où nous avons pu toucher et même porter des serpents. Si tu m’avais dit il y a quelques années que j’allais accepter un jour un python autour de mes épaules, je t’aurais ri au nez… Et pourtant – les miracles existent ! J’ai été émue de constater que mes enfants ont également osé l’aventure, après m’avoir vu faire. J’étais doublement fière de mon exploit !
En parlant des enfants : ils ont été extraordinaires à plus d’un titre. Même si je me réjouis de les voir reprendre leur cartable d’école, je dois dire qu’ils se sont occupés comme des champions ! La grandeur de nos chambres d’hôtel a vraiment aidé : comparé à leurs minuscules chambres sur le bateau où ils ne peuvent rien faire si ce n’est dormir, l’espace ici parait énorme. Ils ont donc passé des heures et des heures à jouer à même le sol, aux Playmobil, aux lego ou à des jeux de société. Jeanne a également repris le tricot, Marcel le bricolage (il adore inventer et créer des jeux) et Sophie a passé une bonne partie de son temps dans les livres. J’ai également voulu leur faire travailler un peu de français – ce qui a résulté en de jolies productions écrites sur des thèmes aussi divers que « les insectes et oiseaux d’Afrique du Sud », « les requins-tigres », « ma petite sœur » ou « portraits de mes lego friends ».
Quant à mes combats intérieurs, j’ai eu l’opportunité de me frotter quotidiennement à la problématique de l’envie et de la jalousie. A chaque fois que nos amis hollandais, qui ont reçu la chambre en face de la nôtre, laissent leur porte ouverte, je vois la mer à travers leur fenêtre… Je ne suis pas de nature quelqu’un qui lutte beaucoup avec l’envie. Ces 4 semaines à l’hôtel, avec nos chambres qui donnaient côté parking (!!!) m’ont fait goûter de l’intérieur à ce que ressemble une vie rongée par ce sentiment désagréable. Encore maintenant, quand je vois au loin le bleu de l’Océan au travers des rideaux des voisins, je sens cette émotion de tristesse m’envahir et le plaisir immense que j’aurais eu à avoir cette vue depuis ma chambre. A la place, on a pu admirer toutes les voitures des clients et du personnel de l’hôtel. Pire encore, quand on ouvrait la fenêtre, on avait droit aux effluves de friture et aux relents des poubelles. Charmant. On gardait volontiers la fenêtre fermée.
Les deux moyens que j’ai trouvés pour alléger mon moral, c’était d’essayer de me réjouir pour tous ceux qui avaient eu la chance d’être « du bon côté » de l’hôtel. Aussi bizarre que cela puisse paraître, cette envie d’essayer de me réjouir pour eux a effectivement marché parfois. Je me mettais à leur place, et j’arrivais sincèrement à me dire qu’ils doivent être tellement heureux d’admirer ce panorama, que leur bonheur déteignait un peu sur moi. L’effet produit était comme celui d’ajouter une cuillère de sucre dans un thé autrement amer. La deuxième méthode, tu y as peut-être déjà pensé avant moi, est bien plus radicale. Je n’ai qu’à diriger mes pensées une fraction de seconde vers les sans-abris, et ça y est, la piqûre de rappel est faite. Douloureuse, mais diablement efficace.
Pour terminer, voici encore quelques faits, pour continuer cet article un peu « patch-work » (désolée, mais c’était le mieux que j’ai pu faire, avec 4 loulous constamment à mes côtés…) :
Demain, 31 janvier, nous retournons sur le bateau. (Youpiiiie !)
Mardi 4 février l’école reprend pour les enfants. (quadruple Youpiiiie !!!)
Mercredi 5 février, le bateau lève l’ancre, et nous retournons à Madagascar (ceci dit, il nous reste encore un test à passer, qui est le dessous du bateau. Apparemment l’eau est trop trouble dans l’emplacement où il se trouve actuellement, alors samedi (1er février), nous bougerons dans un autre endroit et les plongeurs pourront alors évaluer l’était de la coque. S’ils nous donnent le feu vert, nous repartons comme prévu. Autrement, nous devrons prolonger…)
La météo ici : on a eu un peu de tout, entre pluies torrentielles, grisaille, jusqu’aux jours les plus ensoleillés. Températures entre 23 et 39 degrés.
Janvier et Février ici : l’équivalent de nos « Juillet et Août ». Imagine-toi des plages bondées, des séances de tartinage de crème solaire tous les jours et du sprayage de produit contre les moustiques en soirée.
Notre hôtel était heureusement situé dans un quartier tranquille de Durban, d’où mon grand plaisir d’aller courir seule, le matin, sans risquer ma peau. Je laissais en revanche toujours mon téléphone à l’hôtel, car nous avions été informés qu’on ne doit prendre avec soi uniquement ce qu’on était « happy to lose ». (Alors non, je ne serais pas ravie de perdre mon natel…)
Une nouveauté : j’ai découvert les « Park Run » - événement qui rassemble des milliers de personnes dans le monde entier, à 8 heures du matin tous les samedis pour une course de 5 km. Il est possible de courir, de trottiner ou même de marcher. Ainsi, je me rendais avec Brenda et Andrew à ces fameux Park Run, et j’ai même démarré 2025 avec une course supplémentaire qu’ils avaient mis sur pied pour le 1er janvier (qui était, tu te rappelles, un mercredi !).
Ce qui va me manquer de l’Afrique du Sud : notre manière de nous déplacer en Uber ! J’y ai pris goût ! Un simple clic sur mon téléphone, et hop, dans les 5 minutes, un taxi privé m’attendait exactement là où je me trouvais, depuis n’importe quel endroit de la ville. Rien besoin de payer cash, en plus : tout était automatiquement déduit de la carte de crédit. En plus, les trajets coûtaient des broutilles (comparés à nos prix des transports publics en Suisse, en tout cas…). Les « Malva cakes », spécialité d’Afrique du Sud, vont aussi me manquer… Cette crème anglaise toute chaude, avec cette délicieuse tranche de gâteau, est le meilleur dessert que je n’ai jamais goûté ! (Avec le crumble et le tiramisu, peut-être…)
Robe de Noël intéressante :-)
Sibonisiwe, ma nouvelle meilleure copine ! :-)
J’ai été surprise par : l’omniprésence de la foi ! Que ce soit dans les magasins, où l’on trouvait à côté des caisses des livres de coloriage avec des titres comme « Pray more, worry less » (« Prie plus, inquiète-toi moins »), dans les vêtements des gens (voir la robe de la dame ci-dessus), ou encore sur des murs où des graffitis nous encouragent à « keep calm, and trust God », ou simplement à nous rappeler que « Jesus loves us all ». Une rencontre sympathique avec un gars près de l’hôtel m’a confirmée cette réalité de la foi très forte. Passant à côté de moi, il a simplement pointé vers ses pieds nus, et tel un homme qui aurait à nouveau perdu à la loterie, a simplement hoché les épaules en disant : « Ils m’ont piqué mes chaussures ! ça fait trois jours que je suis à pieds nus ! Mais Dieu va pourvoir. Je sais que Dieu va pourvoir ! » Puis, avec le sourire, il s’est retourné et a continué sa route.
Un jour, j’ai eu le privilège de participer à un moment de chants et de prières que les dames de l’hôtel partagent avant de commencer leur journée de travail. J’avais entendu par hasard des chants sortir de la buanderie, et j’ai demandé si je pouvais aller jeter un oeil. Un moment de toute beauté, et la dame, Sibonisiwe, qui guidait ce moment de culte m’a reçue comme si j’étais sa meilleure amie ! Après qu’on se soit échangé nos numéros, elle m’a écrit : “Thank you, Mummy !” :-) Un peu comme l’ouvrier qui a dû venir pour réparer un joint de la douche, et qui n’arrêtait pas de m’appeler “Mama !” : “Good morning Mama !” “How are you, Mama ?”, “Thank you Mama !”, “Have a good day, Mama !”. J’ai souri en voyant les regards un peu interloqués de mes enfants. Je leur ai expliqué qu’en Afrique, c’était une marque de grand respect, d’appeler quelqu’un “Maman” ou “Papa”. Intérieurement, j’essaie de m’habituer à ce nouveau statut que mes cheveux gris me confèrent. Pour revenir à l’aspect de la foi : le manager du restaurant, Mannie le moustachu, qui nous accueille tous les jours avec le grand sourire et une hospitalité hors du commun, m’a confié suite à l’épisode à la buanderie que lui-même priait tous les matins afin que Dieu l’aide à aimer sa clientèle et à la servir au mieux de ses capacités. Quel cadeau, d’avoir été chouchoutés et bichonnés ainsi par tout le personnel si accueillant du Riverside Hotel ! Au moment où j’écris ces lignes, Sibonisiwe est passée me coller un bisou sur la joue (j’écris à présent sur la terrasse du restaurant) pour me dire que nous allions tous lui manquer…
Autre fait surprenant : le nombre d’Indiens présents dans ce pays ! Jeanne m’a fait remarquer qu’il semblait y avoir plus d’Indiens (et de Sri Lankais, Malaysiens, Pakistanais, etc.) que de blancs et de noirs réunis ! La communauté musulmane semble également très présente, au vu du nombre de femmes qui se promènent en burkhas, suivies de leur mari trois mètres derrière...
Quelque chose qui ne va PAS me manquer : la playlist de l’hôtel, avec l’exact même enchaînement des chansons des années 90, touououous les matins. Ainsi, Brian Adams n’a cessé de me jurer que tout ce qu’il faisait, il le faisait pour moi, Whitney Houston m’a causé de l’apnée à chaque fois que j’essayais de retenir mon souffle sur son “And IIIIIIIII will always loooooooove yououououou !”, mon ami Stevie Wonder m’a téléphoné tous les jours, juste pour me dire qu’il m’aimait, et Jérémie aurait bien aimé que je prenne un peu plus au sérieux la promesse susurré dans le refrain de “Toniiiight, I celebrate my love for you !” Cette fois, c’est bon, on est gonflé à bloc de tout l’amour romantique qu’il est possible de transmettre par des slows !
Fait intéressant : les critères de beauté sont à peu près à l’opposé ici qu'en occident. Notre ami Ryan souriait en annonçant qu’on allait devoir travailler un peu à nos “Durban bodies”, ici, à savoir : manger autant qu’on peut, et surtout, aussi gras et sucré que possible ! Je me souviens qu’en Chine, en 2010, je me sentais toujours comme un éléphant quand il s’agissait de me trouver des habits, malgré le fait que la balance affichait 15 kg de moins qu’aujourd’hui… Ici, je me sens presque un peu squelettique, comparée à ces magnifiques Big Mama’s qui roulent leurs hanches et leurs seins à la vue de tous. :-)
Et un petit dernier point : j’ai été surprise de voir l’engouement pour les dents en or ici. Parfois, il ne s’agit pas d’une dent, mais uniquement d’un “inlay” entre et/ou sous les dents. Toujours est-il que dès que quelqu’un te sourit, tu as 9 chances sur 10 de voir un éclair “bling-bling” apparaître dans sa bouche.
Souvent, cet effet “or qui brille” est répété par de grosses boucles d’oreilles en or. Aussi chez les hommes, si si. Surtout chez les hommes ! Marrant, comme les goûts et les modes diffèrent d’une culture à l’autre…
Sur ce, je te laisse avec cette image de “sourire bling-bling” :-), en t’offrant encore une belle citation de Nelson Mandela, dont l’héritage coule fièrement dans les veines de ce pays !