Carnet de curiosités

 

Peu avant notre départ, mon amie Karine m’a parlé du concept du « carnet de curiosités ». Elle m’a encouragée à noter toutes les choses qui me paraîtraient surprenantes afin de ne pas les oublier. J’ai trouvé l’idée géniale, et je vous partage ici quelques éléments que j’y ai notés depuis mon arrivée. Pour être honnête, je ne me promène pas avec un carnet en papier et un crayon coincé derrière l’oreille. J’ai opté pour la version moins romantique mais plus pratique qui consiste à écrire sur mon téléphone, dans One Note. Voici en pêle-mêle quelques curiosités de notre nouvelle vie ici, sur le bateau :

 

  • Certaines coutumes d’une vie en communauté sont totalement hallucinantes pour moi. Tenez, celle-ci par exemple, découverte via Teams (comme les dizaines et les dizaines d’autres infos dont on est bombardés chaque jour sur ce canal) :

En effet, tous les 3 mois, l’équipage est invité à tourner le matelas sur lequel il dort, afin d’assurer une longue vie à celui-ci ! (Il fallait y penser !)

  • Dans le même registre, une amie suisse nous a raconté que ses colocataires de cabine ont comme habitude de laver (à la machine !) le rideau de la douche chaque semaine… (dis-moi que ce n’est pas quelque chose que tu fais aussi ??)

  • Les parois si fines de la cabine, que lorsque la voisine éternue, je lui dis tout naturellement « Santé ! », avant de réaliser qu’elle n’est pas dans la même pièce que moi, quand-même… Lorsque Jules s’est mis à pleurer au milieu de la nuit, ce sont les parents de la cabine à côté qui ont répondu – croyant que c’était leur enfant ! (Je te laisse imaginer les efforts qu’on déploie en tant que couple, pour garder nos ébats un poil discrets… au point que nos voisins doivent certainement se douter qu’il se « trame quelque chose à côté » quand tout à coup on est silencieux, alors qu’ils nous entendent discuter avant et après !) ;-)

 

  • Les chevelures des femmes africaines qui changent tous les jours - et parfois, plusieurs fois par jour ! Je ne parle pas des différences entre « tressés » ou « ouverts », mais entre « longs cheveux ondulés » un jour, « crâne rasé le lendemain », « coupe au carré, cheveux lisses » un autre jour, « tressés jusqu’aux hanches » un autre… Il m’a fallu du temps pour comprendre que le port de perruques est très à la mode ici ! A ne plus s’y repérer – surtout dans un contexte où on essaie de retenir le plus possible le prénom des gens !

 

  • La coutûme des Néerlandais pour les anniversaires : chez eux, lorsqu’un membre de la famille ou même un ami proche a sa fête, on souhaite automatiquement un « joyeux anniversaire » à tout le monde autour de cette personne. Ainsi, le 13 septembre, lorsque Jules a soufflé ses 5 bougies (virtuelles… on est sur un bateau quand-même !), des personnes me souhaitaient tout naturellement un « Happy birthday ! » en passant ! Autant dire que j’aurai 6 fois l’impression d’avoir mon anniversaire, cette année !

 

  • Quant aux Américains, ils trouvent hilarant qu’en Europe, on puisse trouver du papier de toilettes rose !? Je me rappelle de l’éclat de rire général que cette nouvelle a provoqué lors d’un quizz au café, et de la question qui leur sortait du cœur : « Why ??? ». Ben… “why not ?”, moi je dis !

 

  • Les rituels liés à la vie maritime : tous les 6 mois, chaque membre de l’équipage doit re-signer la « List of Seamen of Articles » (ne me demande pas de traduire ça en français…). En gros, il s’agit de feuilles gigantesques avec les noms de tous les membres de l’équipage dessus, où l’on doit apposer sa signature, avec son adresse du pays d’origine, son numéro de téléphone, plus également l’adresse et le numéro de la personne de contact en cas d’urgence. (Merci mon frère Christian d’avoir accepté cette lourde tâche !) La curiosité de l’histoire, (et je ne prétends pas l’avoir comprise à ce jour) était qu’on devait signer tout cela deux fois : la première, sur des feuilles qui indiquaient qu’on quittait le navire avec l’ancien règlement, et la deuxième, sur des feuilles qui enregistraient à nouveau notre enrôlement sur le bateau, comme si l’on remontait à bord. Afin d’arriver à récolter toutes ces informations écrites à la main par chaque membre de l’équipage, il y avait des annonces dans les haut-parleurs depuis 7 heures du matin. Premières personnes à devoir se rendre au lieu de signatures : les personnes dont le nom de famille commence par les lettres A, B ou C. Une demi-heure plus tard, la même annonce convoquait les gens dont le nom commençait par D, E ou F. etc. Lorsqu’on voulait passer au dining-room pour se rendre au petit déjeuner, on voyait une file longue de 25 mètres dans le corridor – et on savait que bientôt, ça sera notre tour. Cette procédure a duré toute la matinée. Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’histoire de Noël, lorsque Joseph et Marie ont dû se rendre à Bethlehem pour le recensement ordonné par Auguste. J’ai une compréhension différente de ce passage maintenant !

  • En parlant de règles maritimes : l’une d’entre elles préconise qu’il faut toujours, obligatoirement, avoir un capitaine à bord d’un navire - même lorsque celui-ci est stationné dans un port. Étant donné que Mercy Ships ne paie pas de salaires, ces capitaines sont donc également des bénévoles et ne peuvent pas se permettre de rester très longtemps. Ainsi, depuis notre arrivée il y a 2 mois, nous en sommes déjà au 3e capitaine. Celui-ci, au nom piratesque de John Borrow, aime visiblement faire les choses à sa manière. Ainsi, il n’a pas eu peur de se mettre les gens à dos en interdisant formellement l’utilisation du téléphone portable lorsque l’on se déplace sur le bateau. Il considère que cela comporte des risques et n’hésitera pas à nous confisquer notre appareil s’il nous voit enfreindre cette loi. Pour quelqu’un comme moi qui fait régulièrement des vocaux sur mon vélo, en Suisse, je vous laisse imaginer ma réaction à l’annonce de cette nouvelle règle…

 (Même si, je l’avoue, une partie de moi est ravie qu’on m’impose des breaks avec mon téléphone ! Qui sait ? Peut-être que le nouveau capitaine arrivera à me faire changer mes mauvaises habitudes ?)

  • Toujours dans le domaine de la vie du bateau : je n’ai pas encore parlé des « fire drills » (exercices d’évacuation) qui ont lieu généralement les jeudis. Une fois sur deux seulement, nous avons à quitter le bateau. L’autre semaine, ce sont juste les équipes d’urgence qui doivent faire leurs manœuvres. Le but de ces exercices est évidemment de rendre l’évacuation la plus rapide et la plus efficace possible, afin de pouvoir agir sans réfléchir le jour J. Aussi, pour être sûr que tout le monde puisse entendre l’alarme, il y a des haut-parleurs absolument partout sur le bateau, et dans chacune des cabines évidemment. Le message qui retentit alors après un long « tuuuuuuut » tonitruant est : “ATTENTION ALL CREW ! ATTENTION ALL CREW ! THIS IS A DRILL. THIS IS A DRILL.” S’en suit la localisation de l’incendie, par exemple :  “Fire on deck 5, library conference room. Fire on deck 5, library conference room.” Ensuite, on doit préparer l’évacuation en attendant l’ordre de sortir. Concrètement pour nous, ça signifie de préparer un sac à dos avec des casquettes, de la crème solaire, de l’eau en suffisance ainsi qu’une couverture de pique-nique pour les 45-60 minutes qu’on devra attendre dehors, bien alignés par noms de famille qui commencent par la même lettre.

Les premières fois, cet exercice a été assez éprouvant pour nos enfants – surtout pour Jules – à qui on avait beau répéter que ce n’était pas un vrai feu. Il faut dire que c’était impressionnant au début, de se retrouver dans des couloirs avec de la fumée artificielle, devant des portes fermées, à devoir chercher un autre chemin pour sortir que d’habitude. Sans parler des équipes de pompiers avec leurs gros uniformes et leurs casques noirs…

  • Dans un registre moins dramatique, mais tout aussi émotionnel : le tableau bleu à côté de la réception, où sont affichés les noms des personnes arrivant et ceux des gens qui repartent.

Marcel qui découvre que notre ami Alphonse nous quitte demain…

On a déjà bien dégusté en termes de larmes de crocodile à la séparation avec des personnes qui repartent. Notamment Constance, Sandra, Agnès et bientôt Maryon et Anouck avec qui nos enfants ont tissé un lien très étroit dès le début. Leur cœur (et bras !) ouverts pour chacun de nos enfants étaient un peu comme des bouées de sauvetage pour nos loulous. Leur départ signifie un nouveau cap à passer, dans cette acclimatation à notre nouvelle vie. Heureusement que Auxanne et Nadia restent encore un peu avec nous, et qu’il y aura d’autres Suisses qui viendront !

snif…

  • L’extravagance totale des propositions d’activités à bord ! Je n’aurais jamais imaginé une telle explosion de diversités pour occuper notre temps libre. Rien qu’en ces 2 mois à bord, j’ai pu participer à des soirées cinéma, intégrer l’équipe des coureurs à 6h du mat’ (on court 30 minutes les mardis et jeudis matins), concerts de différents chœurs, tournoi de ping-pong (où j’ai quand-même réussi à battre le chirurgien Anton !), des “bible studies” hebdomadaires, un karaoke (où Jérémie s’est merveilleusement dévoilé en hurlant dans le micro : « Allumeeeer le feu ! »), fêtes d’anniversaires, soirée « African Beat » avec danse africaine,  pots de départs, baby-shower, guerre avec “pistolets nerf” (Jules en redemande tous les jours !), soirées fondue/raclette entre Suisses (fromage apporté par les dernières personnes arrivées de notre pays), conférences de différents intervenants de l’hôpital, atelier de couture pour aider des femmes malgaches à fabriquer des serviettes hygiéniques lavables, soirée louange sur le deck 8 à la belle étoile, barbecue et balle brûlée sur le dock, en l’honneur des élèves du secondaire après leurs “mid-term exams”, un cours sur les « Crucial Conversations » (très utile, pour une cohabitation harmonieuse avec autant de personnes…), moments de méditations et des sorties restos entre « PCG’s » (Primary Care Giver : un autre mot pour « mère/père au foyer ») et j’en passe. Ce soir par exemple, j’ai la fête d’anniversaire de Jeanne à gérer en parallèle de mon atelier « rééducation du périnée », et je loupe la danse écossaise sur le dock ainsi que la projection de comédie musicale du samedi soir. Je ne le savais pas avant de venir sur le bateau, mais maintenant, c’est une évidence pour moi : je souffre de FOMO ! (Fear Of Missing Out : j’ai toujours peur de louper quelque chose…) Pas facile, au milieu de cette effervescence, de me préparer en plus à mon examen oral pour l’accompagnement spirituel. (Il aura lieu le 9 novembre, via zoom.)

  • Les rencontres improbables qui se font à l’autre bout du monde : déjà cet été, au Texas, j’ai rencontré Angela, une jeune femme suisse-allemande qui avait épousé le pasteur de l’église à côté du campus de Mercy Ships. En discutant avec elle, il s’est avéré qu’elle était la fille de Charlotte Krüsi, l’enseignante de mes frères et soeur au Cameroun, dans les années 70. Une coïncidence hallucinante - et très touchante, surtout lorsque j’ai pu envoyer des photos du mariage de ses parents à Angela, mariage que mon père avait officié lui-même, au Cameroun. Charlotte étant décédée il y a quelques années, ces photos supplémentaires de la vie de ses parents lui ont fait chaud au coeur !

    Une autre de ces rencontres incroyables a été celle avec la mère de Caroline. Cette dernière vit sur le bateau depuis 9 mois avec son mari et ses 3 enfants. Ils sont mi-suisses, mi-suédois. Or, en rencontrant la maman zurichoise qui était venue leur rendre visite, il s’est avéré qu’elle avait bien connu mes parents, et que ma mère et mon oncle avaient même été la voir en Angleterre, lors de son séjour linguistique durant sa jeunesse ! Décidément, le monde est bien petit… Quel cadeau de la Vie, pour moi, de passer des heures à papoter dans ma langue (et même dialecte !) maternels avec cette charmante dame qui m’a révélé bien quelques anecdotes croustillantes de l’époque où mes parents étaient jeunes !

  • Je termine avec une curiosité plutôt intérieure : la difficulté pour moi de trouver un rythme ou une structure familiale au milieu de cette collocation à 400 personnes… Je crois que j’imaginais notre vie à bord du bateau un peu de cette façon-là :

La réalité me montre que mes 4 canetons ne sont pas du tout derrière moi, en file indienne, mais plutôt éparpillés de tous les côtés à piailler et à battre des ailes. Ou alors, au contraire, à se cacher quelque part dans des roseaux, en déprimant en silence. Pas facile, avec toutes ces composantes, de savoir comment gérer le troupeau et faire en sorte que chacun puisse trouver sa place !

 Bon – « alles schön und gut », tu te dis probablement… et le côté travail humanitaire, là-dedans, il est où ? Et la vie à Madagascar, alors ?

Je t’en parlerai dans les prochains articles, promis !

 Ps : d’ailleurs, certains d’entre vous m’avaient demandé des précisions sur les machines et sur l’hôpital. J’aurai l’honneur de servir comme traductrice au bloc opératoire toute la semaine prochaine – j’imagine que j’aurai donc bientôt plus d’infos à partager sur l’aspect hospitalier du bateau ! (Pour les machines, je verrai plus tard ! L’avantage d’être là pour deux ans : j’ai le temps !)

Ready pour la traduction ! :-)

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